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Qu’est-ce que « choisir » ? Par Yann Derobert du REV* France

Dernière mise à jour : 31 juil. 2022

« Et ça marche ? ».


« Et ça marche ? ». Je sens que la jeune femme documentariste qui me pose cette question ne le fait pas pour me mettre en difficulté mais parce qu’elle est en train de se la poser elle-même. Et, ayant bien préparé son sujet avant d’interroger toute une série de personnes fréquentant ou représentant l’association REV France, sa question est légitime. Quiconque a fréquenté le « cosmos psychiatrique », au sens large, sait à quel point le rôle joué par les « médicaments » est central dans tout « traitement » d’un « trouble psychique ». Or, voilà plus d’une heure que nous parlons de tout autre chose : de l’expérience de l’impuissance (notamment à travers traumatismes et abus) et de ses conséquences, de la nécessité de la reprise de pouvoir pour vivre sa vie, de la dimension relationnelle en tout – avec ses déséquilibres – et ses évolutions possibles à travers une approche pragmatique. L’écart est on ne peut plus grand entre placer le « principe actif » dans un comprimé (ou une injection!) et l’éveiller en soi malgré les peurs. « Est-ce que ça marche ? ». En cet instant, si je comprends sa question, elle ne fait pour autant aucun sens dans mon esprit. C’est comme si elle me demandait : « est-ce que ça marche la liberté ? ». Je trouve que « liberté » et « marcher », dans le sens de « fonctionner », ne sont pas bien assortis. Je n’arrive pas à imaginer une phrase où ces deux mots pourraient aller ensemble. Le verbe « marcher » peut-il se conjuguer avec le sujet « Liberté » ? Faire l’expérience de la liberté c’est, fondamentalement pour moi, l’invitation du REV. « Est-ce que ça marche ? » Si je suis tout à fait honnête, je n’en sais rien ! Je n’en sais rien car, dans mon expérience du REV depuis plus de 10 ans maintenant, l’immense majorité des gens n’essaient pas. Il est donc difficile (pour ne pas dire insignifiant) d’évaluer si « ça marche ». Mais est-ce que ça ne vaut pas le coût ? Un seul exemple suffit à illustrer ce à quoi pourrait ressembler d’être libre ! C’est une source d’inspiration : chaque personne ayant ensuite le choix de s’en inspirer ou pas, à sa façon, et c’est ça qui compte.

Reprenons l’exemple de la psychiatrie. Il y a quelques années, une équipe d’une dizaine de professionnels étrangers est venue se sensibiliser à l’approche du REV lors d’une session de formation que j’avais conçue avec mon amie Caroline von Taysen du Réseau sur l’entente de voix allemand. Nous lui avions donné pour thème, d’une manière volontairement provocatrice* : « Améliorer l’alliance thérapeutique en psychiatrie et trouver satisfaction à son travail » (* c’était provocateur pour le REV, pas pour des professionnels de la psychiatrie… au contraire, on espérait que ça leur ferait envie ! Et ce fut le cas… mais presque exclusivement pour des professionnels étrangers bizarrement !!). Inévitablement, au cours de la session, la question de l’usage des médicaments psychiatriques est arrivée. Alors que nous avions soulevé la (lourde) problématique du « choix » laissé aux « patients » d’utiliser ou non les médicaments dans leur parcours, une personne de cette équipe nous dit : « Mais nous, nous n’obligeons personne à les prendre ! ». A cette affirmation, sa voisine de droite fait une grimace désapprobatrice que j’observe : « Apparemment, tout le monde n’est pas d’accord avec cette façon de présenter les choses ». S’ensuit un débat vite modéré par le psychiatre de l’équipe, également présent, et qui précise : « Ils sont prescrits mais c’est la personne qui choisit de les prendre ou pas ». Je relève une série de questions découlant de cette précision : « Même en acceptant que la personne puisse effectivement « choisir » de prendre ou non les médicaments, quelle est la définition du mot « prescrire » ? Est-ce que ce mot n’indique pas une direction recommandée pour ne pas dire incitée ? » ; « S’il y a prescription, il y a médecin et il y a patient : quelle est la nature habituelle de la relation entre médecin et patient ? ; « Il y a aussi équipe de soins : quelle est la nature des relations entre prescripteur et personnel qui « administre » ? Est-ce que le personnel est libre de choisir d’administrer ? » ; « Puisqu’il y a contexte médical du suivi, comment sont perçues les « prescriptions » par l’entourage du « patient » ? Comme une opportunité de choix ? » ; « Comment se déclinent les relations entre « patients » et personnels en fonction des « choix » effectués par les patients au regard des « prescriptions » ? ». Ce que j’observe, le plus souvent, dans de tels contextes, c’est la création de deux « camps » plus ou moins bien délimités mais clairement perceptibles au travers des échanges. D’un côté, le « camp » qui penche pour « se conformer » aux prescriptions, de l’autre le « camp » (qui n’est pas exceptionnellement réduit au « patient ») qui penche pour la possibilité de « choisir ». Mais choisir quoi ? Choisir de s’opposer le plus souvent. C’est-à-dire pas « choisir » entre plusieurs options : prendre « L’option » ou ne pas la prendre (et donc implicitement « résister » voire « s’opposer »). Ainsi solidement construite, la « division » entre les deux camps, pour n’être que rarement évoquée en tant que telle, n’en est pas moins réelle et vécue quotidiennement d’une manière bien concrète, à travers ce que l’on est autorisé à faire ou pas, ce que l’on peut exprimer ou non et même jusque dans ce que l’on a le droit de penser ou bien… on est vraiment « malade ». A ce stade, la confusion entre ce qu’il est moralement acceptable de vivre, ce qui relève de la « bonne santé » et ce que la société est disposée à tolérer est totale. Mais qui dispose d’une autorité morale dans un système de soins ? Qui en dispose dans un système politique ? Qui en dispose socialement ? Les « prescripteurs » sont-ils dépositaires – au nom de la société dans son ensemble, représentée par qui ? – d’une autorité morale ? A quel titre ? Quelle légitimité a-t-elle à s’exprimer sans qu’elle puisse être contestée et de quelles façons ? Qu’est-ce que choisir si une option est moralement plus valable qu’une autre ? Choisir devrait-il être un dilemme moral ?

Choisir, d’une manière très basique, pourrait se concevoir sur la base d’une information « complète, objective ou neutre et accessible ». Mais, comme nous le disait un ami psychiatrie dans un récent Forum du REV : « Si je donne une information complète sur les médicaments, personne n’en voudra de ma camelote ! Et comme je vois régulièrement qu’ils peuvent être utiles, je ne donne pas une information complète». Pour être honnête, je n’ai encore jamais rencontré aucun prescripteur qui donne une information complète à ses patients (en psychiatrie ou ailleurs), ne serait-ce que parce que cela lui prendrait beaucoup trop de temps. A titre d’exemple, la notice complète de l’olanzapine ne comporte pas moins de 86 pages écrites en petits caractères et en intervalles simples ! Autrement dit, les bases d’une possibilité de choix (sans même parler d’options distinctes) ne sont déjà pas présentes en psychiatrie. Reste se conformer ou se rebeller… Mais cette alternative est compliquée quand on a autour de soi des personnes pour le « choix » de « se conformer » a produit des résultats « positifs ». En d’autres termes, comment créer la possibilité du choix si mon expérience est avant tout celle de me conformer et que cela me « réussit », si j’en suis satisfait ou que je m’en satisfais ? Là, précisément, se pose la question de la réciprocité du processus de rétablissement, entre soignant et soigné, accompagné et accompagnant et que ce dernier soit « expert par expérience » ou « expert par formation » ne change rien à l’affaire. Si l’expertise n’est pas celle de la rébellion, le « choix » se limitera toujours à se conformer. Pire : même l’expérience de l’oppression (parfois simplement par le nombre!) se transforme, en règle générale, en une tendance à se conformer, y compris aux comportements les plus absurdes, ainsi que l’a montré la psychologie sociale (il faut voir et revoir régulièrement les expériences filmées où les sujets disent le contraire de ce qu’ils voient de leurs propres yeux juste pour « faire comme les autres » afin de se remémorer ce fait du fonctionnement humain!). Dans un tel monde humain, est-ce que le seul vrai choix n’est pas de « faire exception » ?

Quelle est la valeur de l’exception ? Au REV, nous n’avons jamais attaché plus d’importance au nombre des adhésions qu’aux étiquettes psychiatriques. Le REV n’est pas une institution et n’a pas vocation à perdurer. J’ai toujours dit que, pour moi, le rêvE c’est qu’il n’y ait pas besoin du REV. Quand vous vous autorisez à choisir ce qui est bien pour vous – au-delà des conventions sociales, des pressions morales, des prescriptions de toutes sortes –, quand vous illustrez la possibilité de vivre votre vie comme bon vous semble, d’une certaine façon vous faites exister le REV. Et je ne sais pas pour vous mais pour moi, rien que savoir – à travers vous – que j’ai le choix, que j’ai ce choix que vous faites exister dans le monde, je respire déjà mieux. En ce sens-là, je dirais assurément : « Oui, le REV ça marche ».


Yann Derobert


P.S. : … si vous choisissez d’adhérer au REV, sachez que vous soutenez une association totalement indépendante. Le REV ne vit qu’à travers les dons, les adhésions, l’investissement de ses bénévoles et la contribution des participants à ses actions :-)


*REV : Réseau Entente de Voix



Yann Derobert - membre fondateur du REV France


Choqué par la façon dont la psychiatrie traditionnelle considère les personnes ayant affaire à elle, Yann Derobert s’est, par contraste, immédiatement reconnu dans l’ambition libératrice portée par Marius Romme et qui fonde le mouvement sur l’entente de voix. Depuis 2009, il n’a eu de cesse de donner vie, en France, à cette perspective émancipatrice. A l’origine de la création du REV France, il en coordonne les activités de formation et de congrès. Il est également administrateur d’Intervoice, l’organisation à but non lucratif qui représente le mouvement international sur l’entente de voix et à laquelle le REV France est affilié (aux côtés de plus d’une quarantaine d’autres réseaux nationaux à travers le monde). Son grand projet actuel : faire évoluer le REV, au-delà de l’entente de voix, vers l’accueil de toutes les expériences humaines, pour un REV ACTE II ! Il vit près d’Orléans avec son compagnon. Contact : yann@vivremavie.fr



 
 
 

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